Le mensuel protestant réformé évangélique
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Portraits d'acteurs de paix (version longue)

Emile SHOUFANI

Le père Shoufani, connu comme le « Curé de Nazareth », s'est vu remettre le 17 novembre dernier le prix de l'Amitié judéo-chrétienne de France. Il reste optimiste, notamment parce qu'il sent la « force des peuples qui vivent dans la région ». « Ce qui me fait avancer, c'est qu'il y a de plus en plus de gens favorables au principe du vivre ensemble, au respect, à l'écoute de l'Autre. Les choses évoluent de manière positive. Bien sûr, certains groupes n'acceptent pas. Les actes de violence, qui ont lieu régulièrement, sont, à mon avis, un résidu du conflit mais il y a, parmi les communautés, une forte volonté de vivre ensemble parce que ces peuples-là n'ont nulle part où aller.

» Mon optimisme est bâti sur la force des peuples qui vivent dans la région. Ce pays est capable de s'en sortir. Nous marchons dans les larmes avec les victimes mais il y a une évolution des mentalités pour mener une existence de paix et de réconciliation. Je pense qu'il faut rester confiant dans ce peuple qui veut la vie. Il faut trouver des idées pour que les gens se rencontrent et dialoguent. Et où que nous soyons, y compris dans la rue, il ne faut jamais oublier que chacun de nous est une parcelle de Dieu.

» Le drame de la synagogue, où des fidèles ont été attaqués à la hache, et bien d'autres génèrent chez moi une immense tristesse pour les victimes mais aussi de la pitié pour les attaquants qui ont cru ces voix prêchant la violence alors que cela n'apporte aucun résultat politique tangible.

» Je pense qu'il faut dire non à la violence, dissuader ces jeunes qui croient encore qu'il faut commettre des actes de violence pour avoir raison. Rien ne justifie de tuer des gens en prière ou des civils dans la rue. La population civile doit, elle aussi, prendre sa part de responsabilité, dire "non, ça suffit". Quand j'entends de tels drames, je sais qu'il va de nouveau falloir faire des efforts pour dépasser cette épreuve et continuer à vivre ensemble. Mais l'espoir subsiste.

» Mon énergie vient du fait que j'aime ce pays. J'aime les peuples qui y vivent, les juifs, les musulmans, les chrétiens ; c'est une chose essentielle. Mais cela est aussi lié au fait que je ne compte non pas sur moi-même, mais sur le Seigneur et sur la valeur de la personne humaine.

» Dans ma vie, peut-être parce que j'ai passé mon temps à m'occuper des enfants, de leur avenir, j'ai toujours vu, avant tout, la valeur de chaque personne. C'est inestimable. Même chez le pire des extrémistes, il y a toujours une lumière potentielle.

» Je reste fondamentalement optimiste car je crois que Dieu est toujours là. »

Catherine Dupeyron

 

Moustafa DJEMILEV

Moustafa Djemilev a repris le chemin de l'exil. Né en 1943, déporté en 1944 en Asie centrale par Staline, comme 180 000 Tatars de Crimée, sous l'accusation collective de collaboration avec l'occupant nazi, le vieil homme de 71 ans n'a jamais renié les convictions qui lui ont valu dix ans de camps sous l'Union soviétique. Inlassable avocat du retour des Tatars, il a passé sa vie de jeune homme à se battre pour retrouver le pays de ses ancêtres et les deux dernières décennies à lutter pour que les droits de sa communauté soient enfin reconnus.

Moustafa Djemilev a grandi en Ouzbékistan, il est désormais réfugié à Kiev.Député du Parlement ukrainien depuis 1998, charismatique porte-parole de son peuple, président historique du Mejlis, l'organisation représentative des Tatars d'Ukraine, c'est un petit homme frêle et très écouté, tant en Ukraine que sur la scène internationale. Quelques jours avant le référendum d'autodétermination organisé par les prorusses le 16 mars dernier, Vladimir Poutine le presse par téléphone de soutenir la sécession de la péninsule. Moustafa Djemilev, qui a toujours milité pour l'indépendance de l'Ukraine, refuse « de se faire acheter » et de cautionner une consultation qu'il qualifie d'« illégale ». Le vieil homme connaît le prix de la liberté, il sait que le retour du pouvoir autoritaire du Kremlin promet des temps difficiles pour les Tatars. Le 2 mai, alors qu'il tentait de revenir chez lui par la route, des gardes-frontières russes lui ont indiqué qu'il était banni pour cinq ans – une mesure qui ne repose sur aucune décision de justice connue. Depuis, les intimidations contre la communauté se multiplient, tout comme les arrestations de journalistes. Selon les données de l'ONU, plus de 10 000 Tatars auraient fui la région entre mars et juin 2014.

Moustafa Djemilev est avant tout le symbole d'un peuple victime d'une histoire tragique, qui se répète depuis l'annexion de la Crimée par l'impératrice Catherine II de Russie, à la fin du XVIIIe siècle. À l'arrivée des premiers colons russes, près de un million de Tatars vivaient encore dans la péninsule. Conquête russe, guerre de Crimée (1853-1856), premier conflit mondial et guerre civile : chacune de ses tragédies a provoqué de nouvelles vagues de départs, avant le « Sürgün », le grand exil, c'est-à-dire la déportation de 1944. Les Tatars ont été officiellement réhabilités en 1967, mais tout a toujours été fait pour freiner leur retour. À la veille de la nouvelle annexion russe, ils ne représentaient plus que 12 % de la population de la région. Le 18 mai dernier, les Tatars de Crimée n'ont pas pu commémorer le 70e anniversaire de la déportation de 1944. Moustafa Djemilev a repris son combat pour que la voix de son peuple soit entendue et que la mémoire de son martyre soit un jour reconnue.

Laurent Geslin

Lire la suite de ces portraits sur le site du journal Réforme. 

 

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